En mai 1979, le Royaume-Uni n'est plus une grande puissance économique. Il est officiellement « l'homme malade de l'Europe » : inflation à deux chiffres, productivité en chute libre, conflits sociaux paralysants, État obligé d'aller mendier 3,9 milliards de dollars au FMI trois ans plus tôt — l'humiliation suprême pour un pays du G71. La presse britannique elle-même parle de « British disease ».
Onze ans plus tard, le pays a changé de physionomie. La productivité manufacturière croît plus vite qu'en France et en Allemagne. L'inflation, qui dépassait 18 % en 1980, est ramenée durablement sous les 5 %. Le poids de la dette publique est divisé par deux. Les jours perdus en grèves chutent de 29 millions à moins de 2 millions. Près de la moitié des entreprises publiques de 1979 sont passées au secteur privé.
Cet article ne prétend pas écrire une hagiographie. Le coût social de la transition fut réel, brutal, et concentré sur certaines régions. Les inégalités de revenu se sont creusées. La politique monétaire de 1979-1981 fut probablement trop restrictive. Le retour de l'inflation à la fin du mandat révèle les limites du contrôle monétaire. Tout cela doit être reconnu.
Mais l'argument central est le suivant : le Royaume-Uni de 1979 souffrait de pathologies structurelles que les politiques précédentes — travaillistes ou conservatrices — n'avaient cessé d'aggraver. La rupture thatchérienne, malgré ses coûts de transition, a corrigé ces dysfonctionnements et a posé les fondations d'une trajectoire de croissance durable. Les chiffres, comparés rigoureusement à ce qu'auraient été des scénarios alternatifs crédibles, plaident en sa faveur.
I. Le Royaume-Uni de 1979 : un État au bord du décrochage
Pour juger Thatcher, il faut comprendre ce qu'elle hérite. Toute évaluation honnête doit comparer la trajectoire effective du pays à celle, contrefactuelle, qu'aurait suivie un Royaume-Uni gouverné selon les principes des années 1970.
Trois décennies de déclin relatif
Entre 1950 et 1979, le PIB par habitant britannique passe d'un niveau supérieur à celui de la France et de l'Allemagne à un niveau nettement inférieur. La productivité du travail croît à 2,5 % par an au Royaume-Uni de 1960 à 1973, contre 5,3 % en France et 4,5 % en Allemagne6. Le déclin n'est pas absolu — le niveau de vie progresse — mais le décrochage relatif est continu, mesuré, indiscutable.
L'inflation hors de contrôle
L'inflation britannique des années 1970 n'est pas un accident conjoncturel : elle traduit l'incapacité de l'État à arbitrer entre objectifs contradictoires. Les politiques de revenus, les contrôles des prix et les accords entre gouvernement et syndicats (« social contract » de 1974-1978) ne font que masquer puis libérer la pression inflationniste.
L'humiliation du sauvetage par le FMI en septembre 1976 marque un point bas symbolique : un pays fondateur de Bretton Woods doit emprunter 3,9 milliards de dollars sous conditionnalité, comme une économie en développement1.
Le pouvoir syndical comme État dans l'État
À partir des années 1960, les syndicats britanniques fonctionnent comme un acteur politique parallèle. Les closed shops obligent les travailleurs à se syndiquer pour conserver leur emploi. Les flying pickets — piquets de grève itinérants — organisent des blocages physiques de sites tiers. Les votes de grève peuvent être à main levée, sous pression collective.
L'« hiver du mécontentement » de 1978-1979 cristallise la pathologie : éboueurs, fossoyeurs, conducteurs de camions, infirmiers en grève simultanée. Les morts ne sont plus enterrés à Liverpool. 29,474 millions de jours sont perdus en grèves en 1979 — un record historique3. L'État Callaghan capitule. C'est dans ce paysage que Thatcher est élue, le 4 mai 1979, avec une majorité de 43 sièges.
Une fiscalité confiscatoire
Le taux marginal d'imposition sur les revenus du travail atteint 83 %. Sur les revenus du capital, il monte à 98 %7. Ce n'est plus de la fiscalité progressive : c'est de la confiscation. Cette structure pénalise mécaniquement l'épargne, l'investissement productif et la formation de capital humain qualifié — qui émigre massivement (« brain drain »).
II. La doctrine : monétarisme appliqué et libération de l'offre
Le programme thatchérien repose sur une grille théorique cohérente, héritée de Friedman, Hayek et de l'école de Chicago, mais filtrée par des cerveaux britanniques pragmatiques (Keith Joseph, Geoffrey Howe, Nigel Lawson, Alan Walters). Trois piliers s'articulent.
Premièrement, la maîtrise monétaire. L'inflation est traitée comme un phénomène fondamentalement monétaire ; sa résorption passe par un contrôle strict de la masse monétaire (agrégat £M3 puis M0), même au prix d'une récession. Le Medium-Term Financial Strategy (MTFS) de 1980 fixe pour la première fois en Occident des cibles pluriannuelles décroissantes de croissance monétaire et de déficit public8.
Deuxièmement, la libération de l'offre. Réduire les impôts marginaux pour restaurer les incitations au travail et à l'investissement. Privatiser pour soumettre les anciens monopoles publics à la discipline du marché. Déréguler les marchés financiers (Big Bang de 1986) et les marchés des biens. Affaiblir les rentes syndicales qui empêchent l'allocation efficace du travail.
Troisièmement, la discipline budgétaire. L'État doit cesser de financer ses déséquilibres par création monétaire ou endettement croissant. Le Public Sector Borrowing Requirement (PSBR), qui dépasse 5 % du PIB en 1975, doit être ramené durablement sous 3 %.
L'objection keynésienne est connue : la rigueur monétaire et budgétaire en récession aggraverait la dépression. Le pari thatchérien — théoriquement risqué, empiriquement validé — est qu'une crédibilité antiinflationniste durement acquise produit, à moyen terme, des taux d'intérêt plus bas, un investissement plus élevé et une croissance plus stable que les politiques de relance procycliques.
III. Vaincre l'inflation : la victoire stratégique
C'est sur ce terrain que se joue le procès central du thatchérisme. Une critique récurrente affirme que la désinflation aurait pu être obtenue à moindre coût. L'examen des faits invalide cette thèse.
La trajectoire désinflationniste
Le chiffre de 1980 (18,0 %) doit être lu correctement : il intègre l'effet de la TVA, relevée de 8 % à 15 % pour financer la baisse de l'impôt sur le revenu — une hausse temporaire mécanique d'environ 3,5 points9. Hors effet TVA, le pic d'inflation sous-jacente est atteint dès l'été 1980, et la décélération est ensuite continue jusqu'à 1986.
Le coût de la désinflation : était-il évitable ?
Toute désinflation crédible coûte du chômage à court terme — c'est l'un des résultats les mieux établis de la macroéconomie empirique. Le sacrifice ratio (points de chômage-année par point d'inflation réduite) du Royaume-Uni 1980-1986 est estimé entre 1,8 et 2,510. C'est comparable à la désinflation Volcker aux États-Unis (1979-1983, sacrifice ratio ≈ 2,1) et inférieur à de nombreuses désinflations latino-américaines des années 1980.
L'alternative — laisser l'inflation à 13 % et tenter de la contrôler par des « politiques de revenus » — avait été testée pendant dix ans. Bilan : échec systématique, suivi d'une accélération inflationniste. Le contrefactuel n'est pas « inflation maîtrisée sans chômage », c'est « inflation persistante à 10-15 %, plus une crise de change, plus à terme une désinflation forcée par le FMI ».
La comparaison internationale
IV. Privatiser : restituer l'économie au marché
Aucune politique thatchérienne n'a connu une diffusion internationale aussi spectaculaire que les privatisations. Le mot lui-même, popularisé par David Howell puis adopté mondialement, est britannique. Plus de cent pays ont adopté des programmes inspirés du modèle britannique entre 1980 et 200011.
La chronologie des opérations
La performance post-privatisation
La critique standard affirme que les privatisations auraient « bradé les bijoux de la nation ». Examen factuel : une étude longitudinale du Centre for the Study of Regulated Industries couvrant 1979-2000 montre que la productivité totale des facteurs (TFP) des entreprises privatisées a crû en moyenne de 2,7 % par an sur les dix années suivant leur cession, contre 0,4 % sur les dix années précédentes12. La hausse n'est pas marginale : elle est d'un ordre de grandeur.
Concrètement, sur la décennie 1985-1995 :
- British Telecom : prix réel des appels longue distance −60 %, lignes installées +35 %, attente de raccordement passée de plusieurs mois à quelques jours.
- British Airways : passage d'une perte structurelle annuelle à des bénéfices durables ; classement en tête de la qualité de service européenne.
- British Steel : productivité par employé multipliée par 4 en dix ans ; entreprise initialement en perte structurelle de £1,8 Md/an devenue profitable.
- British Gas : prix réel du gaz domestique en baisse continue après séparation production/transport/distribution en 1996.
Démocratisation de l'actionnariat
Cette démocratisation est l'un des effets sociaux les plus sous-estimés du thatchérisme. Elle prolonge le Right to Buy (1980), qui permet à 1,5 million de locataires de logements sociaux de devenir propriétaires13. La construction d'une classe moyenne patrimoniale n'est pas un sous-produit : c'est un objectif politique explicite, et il est atteint.
L'objection budgétaire
Une critique technique affirme que les actifs privatisés ont été sous-évalués : aux cours d'introduction, ils ont systématiquement « bondi » lors du premier jour de cotation. Réponse : un sous-pricing est inévitable lorsque l'objectif politique inclut la diffusion de l'actionnariat (donc l'attractivité auprès de petits épargnants non sophistiqués). Le surcoût estimé pour le contribuable, environ £2-3 Md cumulés sur 1981-1990, est à mettre en regard de £60 Md de recettes brutes et de la valeur actualisée des subventions évitées (les subventions aux entreprises publiques absorbaient environ 1,5 % du PIB par an avant 1979)14.
V. La réforme du marché du travail : briser une rente, pas une classe
L'affrontement avec les syndicats est l'épisode le plus controversé du mandat. Il est aussi le mieux documenté empiriquement. La thèse défendue ici : Thatcher n'a pas brisé la classe ouvrière, elle a brisé un cartel oligopolistique qui exerçait une rente au détriment des travailleurs eux-mêmes — notamment des plus jeunes, des femmes, et des secteurs en croissance.
Le cadre juridique : quatre lois, un démantèlement progressif
| Année | Loi | Disposition principale |
|---|---|---|
| 1980 | Employment Act | Limitation du secondary picketing, vote secret pour les closed shops |
| 1982 | Employment Act | Restriction de la définition légale du conflit du travail ; responsabilité civile des syndicats |
| 1984 | Trade Union Act | Vote secret obligatoire avant grève ; vote sur les fonds politiques |
| 1988 | Employment Act | Droit individuel de ne pas suivre une grève votée ; closed shops effectivement abolis |
L'approche est notable par sa gradualité : pas de loi unique, mais une stratification de réformes ciblées sur les pratiques abusives, en préservant le droit de grève lui-même. Le Royaume-Uni reste, en 1990, un pays où les syndicats existent légalement, négocient collectivement, et représentent encore 38 % des salariés15.
La grève des mineurs : une bataille décisive, légalement encadrée
La grève de 1984-1985, menée par le NUM d'Arthur Scargill, est souvent présentée comme un affrontement frontal entre l'État et les mineurs. Elle fut surtout un affrontement entre deux conceptions du droit syndical. Scargill refuse explicitement le vote national prévu par les nouveaux statuts du syndicat ; il déclenche la grève par décisions régionales. Cette violation procédurale fragilise sa propre base. À l'apogée du conflit, un quart des mineurs continue de travailler ; les votes locaux organisés à la suite de jugements de la High Court annulent les flying pickets envoyés sur d'autres sites16.
Du point de vue économique, le diagnostic préalable est implacable : les charbonnages britanniques produisaient à un coût supérieur de 50 à 80 % aux prix mondiaux ; l'industrie absorbait des subventions équivalant à environ £1,3 Md par an17. L'argument selon lequel ces emplois auraient pu être maintenus indéfiniment ne résiste pas à l'analyse : la dépendance au charbon reculait dans toutes les économies développées ; l'Allemagne, la France et la Belgique ont subi la même contraction sectorielle, sur un calendrier décalé mais comparable.
L'effet : effondrement des conflits, pas du dialogue social
L'écrasement statistique est total : entre 1990 et 2010, le Royaume-Uni connaît une moyenne de moins d'un million de jours de grève par an, soit le niveau de l'Allemagne. Le conflit social cesse d'être un mode de gouvernement. Le différentiel de productivité avec l'Allemagne, expliqué pour partie par les conflits chroniques selon la littérature des années 197018, se réduit ensuite mécaniquement.
VI. Le redressement macroéconomique : preuves directes
Au-delà des éléments sectoriels, le test ultime est macroéconomique. Le Royaume-Uni se porte-t-il mieux en 1990 qu'en 1979 ? Et surtout : se porte-t-il mieux que ce qu'il aurait été sous une politique de continuité ?
Productivité : la rupture la plus nette
C'est sans doute l'élément le plus frappant pour l'historien économique. Sur la période 1979-1989, le Royaume-Uni est, parmi les grandes économies de l'OCDE, le seul à connaître une accélération significative de sa croissance de productivité par rapport à la décennie précédente19. La France, l'Allemagne, l'Italie et les États-Unis subissent au contraire un ralentissement post-1973 qui se prolonge dans les années 1980. Le rattrapage britannique n'est pas une illusion statistique : il est mesurable en niveau, pas seulement en taux.
Croissance du PIB : modeste en moyenne, robuste hors récessions
| Période | Royaume-Uni | France | Allemagne | États-Unis |
|---|---|---|---|---|
| 1973-1979 | +1,5 %/an | +3,1 %/an | +2,4 %/an | +3,0 %/an |
| 1979-1990 | +2,4 %/an | +2,3 %/an | +2,2 %/an | +3,0 %/an |
| 1983-1989 (hors récessions) | +3,7 %/an | +2,4 %/an | +2,8 %/an | +4,1 %/an |
Le tableau corrige le contre-feu habituel (« Thatcher n'a fait que rattraper »). Le Royaume-Uni n'était pas en croissance forte avant 1979 : il était en croissance médiocre. La période thatchérienne marque le rétablissement d'un rythme comparable à celui des partenaires continentaux ; la phase d'expansion 1983-1989, après la désinflation, est la plus rapide depuis les années 1960.
Emploi et chômage : le coût et la sortie de crise
Reconnaître honnêtement le coût social : entre 1979 et 1986, le chômage britannique passe de 5,4 % à 11,2 %, atteint un pic à 11,9 % début 198420. Plus de trois millions de personnes sont sans emploi. Le coût humain est massif et concentré régionalement (Nord-Est, Pays de Galles, Écosse industrielle).
Mais le récit s'arrête trop souvent en 1984. Sur l'ensemble du mandat :
Surtout, le stock total d'emplois au Royaume-Uni passe de 25,3 millions en mai 1979 à 26,9 millions en novembre 1990, soit +1,6 million d'emplois nets — alors que la France perd des emplois nets sur la même période21. Le récit de la « désindustrialisation thatchérienne » occulte la création parallèle d'emplois dans les services, la finance et les nouvelles technologies.
Investissement et finances publiques
L'investissement productif privé non résidentiel croît de +3,8 % par an entre 1981 et 1989 — supérieur à la France (+2,1 %), à l'Allemagne (+1,9 %) et à l'Italie (+2,4 %)22. La discipline budgétaire, conjuguée à la croissance, produit un résultat rare en temps de paix :
C'est l'un des rares exemples historiques de désendettement aussi rapide hors fin de guerre. Aucun pays du G7 ne réalise un effort comparable sur la période.
VII. Les sept critiques majeures — examinées une à une
L'argumentation thatchérienne ne tient que si elle peut répondre, sans esquive, aux objections. Examinons les plus sérieuses.
Critique 1 : « Le pétrole de la mer du Nord a tout payé »
Réponse. Les recettes pétrolières culminent à environ £12 Md en 1985, soit ≈ 3 % du PIB. C'est substantiel mais non décisif : (i) ces recettes existaient déjà sous Callaghan ; (ii) elles ont diminué de moitié dès 1986 sans inverser la trajectoire ; (iii) les Pays-Bas, qui bénéficièrent du gaz de Groningue, connurent au contraire la « maladie hollandaise » (désindustrialisation, chômage de masse, croissance médiocre). Le pétrole est une ressource, pas une politique. La Norvège tire un PIB par habitant supérieur du même bassin sans pour autant connaître les réformes britanniques — et sa diversification productive reste inférieure.
Critique 2 : « L'inégalité a explosé »
Réponse partielle. C'est factuellement exact : le coefficient de Gini du revenu disponible passe de 0,25 (1979) à 0,34 (1990), l'une des hausses les plus rapides de l'OCDE23. Mais l'analyse correcte exige plusieurs précisions :
- Le revenu disponible réel médian progresse de +27 % sur la période ; le revenu du décile inférieur progresse de +5 % en termes réels (soit moins vite que la moyenne, mais en hausse — pas en baisse)24.
- La pauvreté absolue (mesurée à seuil constant 1979) diminue ; seule la pauvreté relative augmente, mécanisme arithmétique d'une élévation plus rapide des revenus médians et supérieurs.
- L'inégalité de revenu reste, en 1990, inférieure à celle des États-Unis et comparable à celle de l'Italie.
L'argument libéral assume cette critique : l'objectif n'est pas d'égaliser les revenus, c'est d'élever le niveau absolu de prospérité, en particulier pour ceux qui sont en bas de l'échelle. Sur ce critère, le bilan est positif — pas euphorique, mais positif.
Critique 3 : « Les régions industrielles ont été sacrifiées »
Réponse. Le coût régional est réel et incontestable. Le Nord-Est de l'Angleterre, les vallées galloises, les bassins miniers d'Écosse et du Yorkshire ont subi une contraction brutale, dont les effets se prolongent sur deux générations. Cela ne peut pas être minimisé.
Mais la question pertinente n'est pas « ces régions ont-elles souffert ? » (oui), c'est « pouvaient-elles être préservées dans leur configuration productive de 1979 ? ». La réponse, examinée comparativement, est non. La Lorraine sidérurgique française, la Wallonie belge, la Ruhr ouest-allemande ont connu des contractions sectorielles équivalentes — souvent plus longues, parfois plus coûteuses budgétairement, sans pour autant éviter la fermeture finale des sites non rentables. La différence britannique est la concentration temporelle de l'ajustement, qui a aggravé la douleur immédiate mais raccourci la transition.
Critique 4 : « Thatcher a financiarisé l'économie au détriment de l'industrie »
Réponse. La part de la finance dans le PIB britannique passe de 4,6 % (1979) à 7,8 % (1990) — hausse réelle mais loin du niveau atteint dans les années 2000. Le manufacturier perd 6 points de PIB. Mais (i) la productivité manufacturière croît à un rythme record (+4,6 %/an), ce qui signifie que les emplois perdus correspondent à des sites peu compétitifs ; (ii) la valeur ajoutée manufacturière par employé britannique dépasse celle de la France en 1990, alors qu'elle lui était inférieure en 197925 ; (iii) la financiarisation excessive est un phénomène des années 1995-2007, pas des années Thatcher.
Critique 5 : « La poll tax montre l'échec idéologique »
Réponse. La Community Charge (1989-1990) est la principale erreur politique du mandat. Elle viole un principe libéral fondamental — la proportionnalité de l'impôt à la capacité contributive — au nom d'un autre, discutable (lien direct entre paiement et services publics locaux). Son retrait en 1991, sous John Major, est rapide. Mais cette erreur ne disqualifie pas le programme dans son ensemble ; elle illustre simplement qu'aucun mandat de onze ans n'est exempt de fautes. Elle confirme aussi qu'à la fin de son troisième mandat, Thatcher avait perdu le sens des limites politiques — ce qui justifie son éviction par son propre parti.
Critique 6 : « Les services publics se sont dégradés »
Réponse. Les dépenses du NHS, en termes réels, augmentent de +32 % entre 1979 et 199026. Les listes d'attente s'allongent en raison de la hausse de la demande (vieillissement, technologies nouvelles), pas d'une compression de l'offre. L'éducation publique reçoit également plus de ressources réelles. Le mythe d'un « démantèlement de l'État social » sous Thatcher ne résiste pas aux données budgétaires : la dépense publique sociale augmente en niveau réel ; sa part dans le PIB diminue parce que le PIB croît plus vite. Ce n'est pas la même chose.
Critique 7 : « La société a été atomisée »
Réponse. C'est l'objection conservatrice (Roger Scruton, John Gray) plutôt que socialiste. Elle a une part de vérité : la dérégulation accélère la mobilité, fragilise certains liens communautaires traditionnels, encourage un individualisme acquisitif. Mais (i) ces tendances étaient déjà à l'œuvre depuis les années 1960, indépendamment de toute politique économique ; (ii) la diffusion de la propriété, du capital et de l'éducation supérieure (elle aussi en expansion sous Thatcher) a renforcé l'autonomie individuelle, valeur libérale assumée ; (iii) la cohésion sociale ne se mesure pas au statut juridique des entreprises publiques. Le procès culturel du thatchérisme est légitime, mais il n'est pas tranché par les données économiques.
VIII. Conclusion : la thérapie de choc et son héritage
Aucune politique économique d'après-guerre n'a fait l'objet d'un consensus négatif aussi unanime dans les milieux universitaires européens — et d'une appropriation aussi massive dans les politiques publiques effectives. Le Royaume-Uni post-1990 n'est pas revenu sur l'essentiel des réformes Thatcher. Tony Blair (1997-2007) a confirmé l'indépendance de la Banque d'Angleterre (1997), maintenu le cadre fiscal modéré, refusé de renationaliser les industries privatisées, conservé l'essentiel du droit syndical issu des lois 1980-1988. Gordon Brown, Cameron, May, Johnson, Sunak, Starmer : aucun n'a inversé les choix structurels de 1979-1990. C'est le test le plus décisif d'une politique réussie : la persistance bipartisane.
Plus largement, le modèle thatchérien — combinaison de discipline monétaire, privatisation d'entreprises publiques inefficaces, libération du marché du travail, modération fiscale — a été adopté par la quasi-totalité des économies développées et de nombreuses économies émergentes. Les exceptions historiques (la France des années 1981-1983 sous Mauroy, le Venezuela des années 2000) ont systématiquement échoué économiquement et ont fini par converger, partiellement ou totalement, vers les principes thatchériens.
Le coût social de la transition fut réel ; le rejet symbolique persiste dans des régions blessées par la restructuration. Mais la fonction d'utilité d'une nation ne se mesure pas à un seul moment : elle intègre la trajectoire trentenaire qui a suivi. Et sur cette trajectoire, le Royaume-Uni des années 1990-2010 — croissance soutenue, faible chômage, capitale financière mondiale, attractivité retrouvée — n'aurait pas été possible sans la rupture de 1979.
Reconnaître le bilan Thatcher n'est pas approuver chacune de ses décisions. C'est refuser deux travers symétriques : la sanctification béate qui ignore les coûts, et l'anathème idéologique qui ignore les résultats. Entre les deux, il y a un troisième chemin — le seul qui mérite le qualificatif d'analytique : examiner les données, comparer aux scénarios crédibles, peser les coûts contre les bénéfices, et conclure sans complaisance.
Sur ce chemin, le verdict est sans ambiguïté : Margaret Thatcher a, plus que n'importe quel autre dirigeant occidental d'après-guerre, démontré qu'un État pouvait inverser sa propre dégradation. C'est un précédent historique. Il appartient à chaque génération de décider si elle veut s'en inspirer — ou répéter, par confort idéologique, les erreurs des années 1970.
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